Les trente ans de l’association femmes et mathématiques
Article mis en ligne le 21 décembre 2017
dernière modification le 15 décembre 2017

par Claudie Missenard
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Trente ans !

Comment célébrer son anniversaire lorsque, comme l’association femmes et mathématiques, on arrive à l’âge de la maturité avec le double sentiment du travail accompli et de la lourdeur du "reste à faire" ? Rappelons que l’association est née en 1987 d’un constat simple et de la volonté d’y remédier : peu de filles dans les filières techniques et scientifiques de l’enseignement, peu de femmes dans les métiers scientifiques, et en particulier en mathématiques.

Un état des lieux

Les organisatrices-teurs du colloque "L’enseignement des Mathématiques : où en sont les différences fille/garçons" qui s’est tenu les 29 et 30 septembre 2017 à l’Institut Henri Poincaré à Paris ont su trouver le bon équilibre. Pourtant le problème était délicat. et les écueils nombreux. Un anniversaire, c’est l’occasion d’un regard en arrière sur le travail accompli. Et l’association n’a pas à rougir des avancées qu’elle a impulsées. Mais ce n’est qu’un petit pas bien timide vers une égalité filles/garçons face à l’enseignement des mathématiques. Comment éviter de sombrer dans un pessimisme culpabilisant ? Où se trouvent aujourd’hui les raisons d’espérer en une évolution tangible ?

Dans le kaléidoscope des exposés présentés, nous avons trouvé des éléments solides pour un juste état des lieux. Ce colloque nous a démontré que les progrès sont petits mais réels, qu’il y a des moyens d’aller au-delà du constat. Les choses ne sont pas telles qu’elles se présentaient trente ans en arrière, même si certains indicateurs demeurent alarmants.

Comprendre et agir

En évoquant les exposés auxquels j’ai assisté, je souhaite donner un aperçu des directions de réflexions choisies. Ce faisant, je gomme l’alternance des propos, qui – en imbriquant les thèmes – ont fait de ces deux journées un agréable moment d’écoute.

Replacer dans un contexte plus vaste, historique et international

D’accord, on ne progresse pas vite, mais on vient de loin, comme nous l’a rappelé Anne Boyé . Son panorama de la deuxième moitié du 20ème siècle montre l’évolution profonde du statut et du regard sur la femme. Partant d’une société où le modèle dominant était celui de la femme au foyer, dont l’éducation se résumait à la préparation à cette noble tâche, nous avons vu l’avancée de la mixité des classes et de l’accès aux études secondaires à égalité pour les filles et les garçons, et l’arrivée (modeste en nombre, mais réelle) de filles dans les filières dites d’excellence.

À sa suite, Michèle Artigue nous a brossé un tableau des réformes de l’éducation de ce début de vingt-et-unième siècle. Elle s’est placée dans une perspective internationale, séparant les grandes tendances qu’on retrouve partout dans les pays développés des aller-retours à visée politique que nous avons pu voir à l’œuvre dans le pilotage éducatif de la France, conséquence des alternances gauche-droite.

Examiner les données à la lumière d’études vastes ou locales

Le constat sur les inégalités de résultats, de goût ou de perception d’eux-mêmes des filles et des garçons a été fait à travers plusieurs exposés.

S’appuyant sur les résultats 2015 de TIMSS, TIMSS advanced et PISA, Franck Salles a analysé les différences filles/garçons sous 4 angles, selon le pays, dans le temps, selon le niveau scolaire où se joue le test et selon le type de questionnement. Sur le plan des différences filles/garçons, rien de bien net. Il existe des pays où les filles réussissent mieux, Ou pareil. Ou moins bien. PISA et ses questions à texte long est plus favorable aux filles que les questionnements QCM de TIMSS. En France, peu d’écart filles/garçons au test TIMSS (niveau CM1) et beaucoup dans TIMSS advanced (niveau terminale scientifique), alors que les moyennes en maths au bac de ces élèves, la même année, sont peu différente (filles 11,5 et garçons 11,8). Il semblerait que le contexte de mesure de la performance joue un rôle important. Et que mesurer la performance et mesurer la compétence soient deux choses distinctes.

PISA a aussi été questionné plus finement sur le plan des différences filles-garçons par Valérie Girardin, mais je n’ai pas assisté à son exposé.

Ensuite, une étude en cours à Toulouse nous a été présentée par Marianne Blanchard, sociologue,. Elle a pour objectif d’examiner comment se font les choix d’orientation des filles et des garçons à ce palier important qu’est la fin de la classe de seconde. Pour cela, elle les questionne sur leur perception de leurs résultats et sur leur ressenti affectif vis-à-vis des maths. Au delà du constat, cette étude qui veut suivre l’échantillon sur la durée, espère mieux cerner le phénomène de désaffection des filles pour les sections scientifiques à son démarrage.

Chercher à comprendre les racines du phénomène

L’exposé de Cristina Aelenei maitre de conférence en psychologie sociale, s’est attaché à démonter les mécanismes en jeu. Comment les stéréotypes se créent et s’intériorisent très tôt, lors du processus de socialisation. Comment ils peuvent ensuite s’auto-entretenir en quelque sorte, à travers le mécanisme appelé "menace du stéréotype". La peur de confirmer un stéréotype négatif attaché à sa catégorie d’appartenance (race, genre…), ou d’être jugé sur cette base induit un mécanisme inhibant qui aboutit à la confirmation du stéréotype. Ainsi, un sujet lors d’un test peut être l’objet d’une baisse de performance imputable à ce seul mécanisme. De nombreuses pistes existent pour réduire la menace du stéréotype. La variation de légers paramètres dans les conditions de passation d’une épreuve peuvent en modifier les résultats de façon étonnante.

Par exemple, modifier juste l’ordre de passation d’une épreuve portant sur deux disciplines maths/français fait basculer les résultats. Dans le groupe qui a passé les maths en premier, les scores en maths des garçons ont été meilleurs que ceux des filles. L’inverse (toujours sur les scores de maths) s’est produit dans le groupe qui a passé le français en premier. Ce constat d’une part incite à la prudence dans l’interprétation des résultats, d’autre part incite à réfléchir à des conditions de test qui n’avantagent pas l’un des genres.

Que peut-on faire et que fait-on ?

Si le constat est assez simple, les pistes pour le dépasser sont moins évidentes. Mais pas inexistantes : plusieurs actions en ce sens nous ont été présentées.
Cela passe par la formation des enseignants de mathématiques à l’égalité filles/garçons. C’est ce qui est expérimenté à Rennes, tant en formation continue (dans le cadre de la maison pour la science de Bretagne) que dans la formation initiale des doctorants et des étudiants de prépa agreg.

Avec un angle d’attaque un peu différent, l’Université de Lille 3 propose (impose) aux étudiants en cours de licence littéraire (en L2) une remise à niveau en mathématiques dans le cadre d’une option de pré-professionnalisation au métier de professeur des écoles. Le postulat est que les mathématiques seront plus attractives (pour les filles comme pour les garçons) si elles sont présentées aux plus jeunes par des enseignants eux-mêmes pas trop fâchés avec cette discipline.

Enfin, c’est l’université de Genève qui nous a présenté l’action la plus en profondeur. Sous l’impulsion d’Isabelle Collet, tous les futurs enseignants, tant en primaire qu’en secondaire, reçoivent en deux années une formation sur le genre. Elle nous a montré les différentes approches possibles, quand on veut éduquer sur le genre. Elle nous a mis en garde, de façon convaincante, sur les axes qui peuvent être contre-productifs. Ainsi, elle a classé les approches de lutte possibles.

L’approche différentialiste acte qu’il y a des différences de nature entre filles et garçons. Et qu’il faut tenir compte de ces différences pour attirer les filles vers les sciences. En un résumé parlant, "Peindre la science en rose pour attirer les filles ".

L’approche socio-constructiviste postule que c’est la socialisation qui a construit les stéréotypes, et qu’il faut donc travailler à les déconstruire.

Elle nous a montré les insuffisances de ces deux points de vue et défendu une troisième approche, l’approche systémique. C’est le système qui fabrique les normes hiérarchisant hommes et femmes. C’est ce système qui doit être revu. Et elle nous a montré, exemple précis à l’appui, que l’on pouvait obtenir des résultats en choisissant une approche qui s’attaque vraiment aux causes. A condition aussi d’en avoir les moyens.

Agir sur l’égalité, ce n’est pas si simple, et ce n’est pas gratuit !

Espoir : la prise de conscience s’élargit

À n’en pas douter, la sensibilisation du corps enseignant à la question du genre dans le domaine des sciences est en marche. Le succès des actions proposées par femmes et mathématiques (intervention dans les lycées, journées "filles et maths : une équation lumineuse", forum des jeunes mathématiciennes…) et tout ce qui nous a été présenté sur ces deux journées, le montre.

Mais ce qui est encore plus manifeste, c’est que au-delà du militantisme des pionnières.ers, l’institution a maintenant pris la mesure du problème. Le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes a été mis en place. La question des filles est présente dans la stratégie mathématiques mise en place par le Ministère en fin 2014. La présence de plusieurs inspecteurs généraux à ce colloque en est aussi la marque.

Au-delà des intentions, l’institution passe à l’action concrète. Les inspecteurs généraux Olivier Sidokpohou et Laurent Chéno nous ont ainsi annoncé la création en cours d’une ressource ambitieuse, qui devrait être mise en ligne sur Eduscol à la fin de l’année scolaire, à destination des enseignants de mathématiques. Son propos : apporter des informations, des éléments théoriques et de contexte, tout en évitant de culpabiliser stérilement les enseignants sur des choses sur lesquels ils n’ont pas prise, permettre à ceux-ci d’agir sur leur pratique quotidienne, en leur proposant des situations réalistes et testées en classe à destination de leurs élèves, avec des maths dedans !

Vu l’ampleur du chemin qui reste à parcourir pour que l’égalité filles/garçons devant les sciences devienne réalité, voir l’action des associations prise en compte et poursuivie dans le cadre institutionnel ne peut être qu’une très bonne nouvelle.

Pour aller plus loin

- L’association femmes et maths

- Le colloque des 30 ans de femes et maths

- Le projet "Treize portraits de mathématiciennes en Europe"

- Seize portraits de mathématiciennes

- Carte de France des enseignements à l’égalité femmes-hommes dans les ESPE dressée par l’ARGEF Association de Recherche sur le Genre en Éducation et Formation

- La Conférence permanente des chargé.e.s de mission égalité, diversité ou mission assimilée (CPED)

- Le FLOT (Formation en ligne ouvertes à tous) « Être en responsabilité demain : se former à l’égalité femmes-hommes »

- Le projet international "Gender Gap in Science" (A Global Approach to the Gender Gap in Mathematical and Natural Sciences : How to Measure It, How to Reduce It ?)

- Forum des jeunes mathématicien-ne-s

- Journée d’études "Casser les codes. Femmes, genre et informatique", le programme

- Congrès EWM 2018, European Women in Mathematics General Meeting

- Universcience et le projet Hypatia

- Un livre : je suis...Sophie Germain, de Christine Charreton et Anne Boyé (Éditeur : Jacques André, 2017)



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